Faut-il accorder des droits aux animaux ?

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Pascal disait que tout le malheur des hommes venait d’une seule chose : ils sont incapables de rester seuls dans une chambre. Mais il est encore plus probable que ce malheur vienne de notre comportement envers les animaux. Alors de quelle sorte de lien s’agit-il entre nos malheurs et notre comportement envers les animaux ? Cela reviendrait-il à dire qu’il faudrait changer ce comportement ? Si oui, c’est que, d’une certaine manière, il est mauvais. Et dans ce cas, son caractère mauvais résiderait-il dans le retour néfaste que nous subirions ou dans le comportement lui-même ? Pourquoi aussi parler de droits quand ceux-ci existent déjà? (Des hommes ne se font-ils pas emprisonner d’avoir torturé des chiens ou des chats ?) Est-il moralement nécessaire d’aller plus loin ? Parler de morale par rapport aux animaux n’est-ce pas dénaturer le concept, minimiser ou ignorer les problèmes des hommes et aussi diminuer notre valeur intrinsèque ?

Quoi qu’il en soit, rares sont les personnes insensibles à la souffrance animale. Encore plus rares aussi celles qui prônent le caractère moral de la torture envers les animaux. En revanche beaucoup de gens sont sensibles aux animaux et à leur bien être. N’y a-t-il pas plus de trente millions d’animaux de compagnie en France ? Cela est une preuve suffisante de l’amour qu’ont les hommes (du moins dans ce pays) pour les animaux. L’article L214 du Code rural reconnaît même que les animaux ont la capacité de souffrir et donc qu’il est interdit de les torturer. Et il n’est pas rare que des hommes se fassent punir par la justice à cause du mauvais traitement qu’ils ont appliqué à leurs animaux. De même, il y a en France (comme dans beaucoup de pays) des dizaines d’associations de protection animale, ce qui est une preuve de plus de l’intérêt que le public y porte. Aussi, de plus en plus de philosophes, de scientifiques etc. s’intéressent au comportement des hommes envers les animaux. L’éthique animale prend une place importante dans les débats de société. Alors pourquoi poser la question de la nécessité morale d’accorder des droits aux animaux ? Ces droits existent déjà et sont même très avancés. Il est par exemple interdit de tuer un animal avant de l’étourdir. Le transport est limité à seulement 8h sans pause (pause pendant laquelle les animaux ont le droit de se promener dans l’herbe et de se détendre). Un effort constant est fait pour améliorer leurs conditions de vie (agrandissement des cages, voire même des cages individuelles, possibilité de passer une partie de leur vie dans un milieu naturel, nourriture plus saine etc.). Et si les choses se passent mal, les associations pour la défense du bien être des animaux sont toujours là pour défendre ceux-ci. La considération que l’homme porte aux animaux se voit encore mieux à travers les efforts pénibles qui sont déposés pour sauver les espèces en voie de disparition. Que faire de plus ? De quels droits parle-t-on alors ? Les animaux dans notre société ont souvent plus de droits que les hommes dans d’autres sociétés…N’exagère-t-on pas à vouloir les étendre ? Que faudrait-il faire? Donner les mêmes droits aux hommes et aux animaux? N’est-il pas suffisant de leur reconnaître la capacité à souffrir ? Et s’il faut plus de droits, lesquels ? Singer, avec sa Libération animale, a ouvert la voie à toutes ces interrogations. Pour lui, puisque les animaux ont des intérêts, ne pas respecter ces intérêts serait une marque de spécisme. Le spécisme est une attitude qui, par analogie avec le racisme et le sexisme, consiste à accorder plus de droits aux êtres de notre espèce pour la seule raison qu’ils font partie de notre espèce. Rien ne justifie pour Singer cette attitude. Elle est moralement et rationnellement condamnable et doit être combattue avec force. Certes, ils ne font pas partie de notre espèce mais les intérêts des animaux ne sont pas pour autant moins importants. De plus, si nous tentons d’asseoir la supériorité de l’homme sur la raison par exemple, nous trouverons toujours des groupes qui n’ont pas ou plus accès à celle-ci (bébés, handicapés mentaux etc.) ce qui reviendrait donc à dire qu’un singe devrait avoir plus de droits qu’un handicapé mental…En fait, ce qu’il faudrait considérer c’est la capacité à souffrir de chaque être. Tant qu’il peut souffrir il a des intérêts et tant qu’il a des intérêts c’est injuste de lui interdire de les chercher. Parce qu’ils ressentent la douleur, nous avons le devoir de bien traiter les animaux. Ceci peut aussi passer par le végétarisme même si Singer n’en fait pas une condition nécessaire.

Alors, reposons la question : pourquoi insister sur les droits des animaux ? Qu’a ce concept de particulier ? En fait, tout. Entre le concept des droits des animaux et celui du bien être animal il y a une différence absolue. Déplaçons l’exemple : pendant le nazisme, un défenseur du bien être des juifs, des tziganes, des handicapés, des homosexuels etc. dirait qu’il est immoral de ne pas transporter ceux-ci vers les camps d’extermination dans des trains confortables, de ne pas les laisser boire un café et bien manger avant d’être gazés. Il rajouterait que le gazage devrait se faire sans souffrance. Un défenseur des droits de ces hommes dirait que les camps d’extermination ne devraient tout simplement pas exister. Il est probable que le premier soit traité maintenant de psychopathe… Telle est donc la position de Singer, de Fontenay, de PMAF, de OneVoice, de 30 millions d’amis etc. Il faudrait allonger les chaînes et agrandir les cages mais le fait qu’il y ait des chaînes et des cages n’est pas en soi problématique. Défendons les espèces en voie de disparition cela enlèvera toute culpabilité de manger les espèces qui ne le sont pas. Ne remettons pas en cause le fait d’enlever la vie à un animal, mais juste le fait de le maltraiter avant. Bien que les hommes, d’après tous les sondages possibles, trouvent que c’est un mal de faire souffrir un animal (et aussi de lui enlever la vie) plus de 53 milliards d’animaux (sans compter les poissons qui se comptent en tonnes) sont tués tous les ans rien que pour la nourriture. C’est ce que Gary Francione appelle «schizophrénie morale» : accepter que faire souffrir un animal est immoral et pourtant payer ceux qui le font à notre place pour qu’ils nous distribuent le corps de cet animal sous forme de viande, de cuir etc. Nous sommes loin, très loin d’une vraie considération des intérêts de l’animal. Tout ce qui compte au final c’est notre intérêt à nous. Choisir entre un plaisir gustatif de quelques minutes par jour et la vie d’un être innocent se fait souvent au détriment de celui-ci. Il est encore difficile à l’humanité de considérer l’animal en tant qu’être indépendant ayant une valeur intrinsèque. Il est resté un moyen mis à notre disposition pour la satisfaction de nos plaisirs les plus inutiles et les moins nécessaires. L’animal n’a d’importance que suivant l’intérêt qu’on lui porte. «Le malheur des animaux c’est soit d’être trop voulus par les hommes soit de n’être pas voulus du tout.» (Les Terriens). Le manque de respect est total pour ces êtres qui nous fournissent (de force, il est vrai) tout: nourriture, vêtements, loisirs, compagnie, médicaments, cosmétiques (ces deux derniers domaines étant ceux des tests sur les animaux).
Par conséquent la question de leurs droits n’a jamais sérieusement été posée. Toute la législation en vigueur, quand elle est respectée, ne protège qu’une infime partie des animaux, ceux qui, dans notre culture, sont désignés comme animaux de compagnie. Pour le reste, «ils n’avaient qu’à naître du bon côté de la fourchette». La question morale de leurs droits se pose rarement pour les animaux qu’un malheureux hasard culturel ou un avide désir de profit ont transformés en «animaux d’élevage». Encore une fois, l’homme décide de qui mérite considération ou pas. Alors que la question ne devrait pas se poser en termes culturels.
Il est impératif que naisse une législation digne de ce nom qui concerne les animaux, tous les animaux. Une ébauche a été tentée par la Déclaration des Droits de l’Animal mais elle n’est pas allée assez loin concernant les droits de ceux qu’elle prétendait défendre. Calqué sur la Déclaration d’Indépendance mais élargi, le premier principe de la Déclaration Universelle des Droits de l’Animal devrait être à peu près celui-là : «Tout animal a le droit à la vie, à la liberté et à la recherche de son bonheur. Toute entrave directe à cela est une violence et une injustice absolues.» Sur quoi baser un tel droit? Peut-on le baser sur la capacité à souffrir, capacité commune aux hommes et aux animaux? Finalement, même l’éthique appliquée aux hommes seulement ne se base que rarement pour affirmer la valeur intrinsèque et inestimable d’une personne sur l’étendue de son intelligence ou culture, sa couleur de peau, le nombre de ses jambes etc. mais sur sa capacité à ressentir la douleur et le plaisir. Pourquoi alors ne pas faire de même pour les animaux? Reconnaître à ceux-ci des droits fondamentaux identiques à ceux des hommes n’enlèverait rien à la spécificité de l’homme comme le croit ou feint le croire E. de Fontenay. Que des êtres soient égaux ne gomme pas leurs différences, tout au contraire, l’égalité n’a de sens et de valeur que si elle appliquée à des individus différents. L’homme ne perd ni ne nie sa raison en s’interdisant de tuer un être sans défense, c’est justement dans ce crime inutile et lâche qu’il la nie et perd. Pourquoi aussi passer le temps à se disputer s’il faut ou pas accorder des droits comme si nous étions habilités à les refuser ? Pourquoi écrire des livres et construire des théories qui ne font que cacher l’essentiel sous une montagne de justifications, d’excuses, de déculpabilisations, de mauvaise foi, de tentatives égoïstes de garder le pouvoir et la suprématie? Celui qui a besoin d’études pour reconnaître ce qu’instinctivement, pour peu qu’il réussisse à voir autre chose que son minable intérêt, il ne peut ignorer aura peu de chances de changer de comportement. De Fontenay, Singer, Bentham, Regan, voire même Francione n’ont absolument aucune autorité quant à ce sujet. La seule chose à faire est celle-ci : demander à l’animal ce qu’il veut en lui laissant plusieurs choix possibles. Et là, pour peu que notre mauvaise foi n’ait pas complètement obscurcit notre honnêteté intellectuelle, pour peu que notre sensibilité et notre bon sens ne se soient pas perdus sous la montagne d’un savoir inutile, on saura ce que l’animal veut et surtout ce qu’il ne veut pas.
Ne faisons pas les choses à l’envers : il faut d’abord arrêter le génocide et ensuite parler de son bien fondé. Avant d’être complètement convaincus que les animaux ne méritent pas de vivre pour eux-mêmes arrêtons de faire comme si cette conclusion était déjà trouvée. Ces faux défenseurs des animaux devraient avoir le courage d’avouer que, dans cette cause, comme dans beaucoup d’autres, parler sans agir est d’une parfaite hypocrisie. Leurs paroles ne consolent pas les animaux. Elles ne consolent que leur conscience.
Les animaux veulent et méritent des droits. Certes, nous parlons à leur place. Mais cela ne nous donne pas un droit en plus mais un devoir. Nous avons le devoir moral d’épargner les innocents et cela est parfaitement en notre pouvoir. Il ne nous manque ni le savoir, ni la capacité mais la sensibilité et l’altruisme. Nous n’aimons pas les animaux tant que nous contribuons directement à leur destruction. Le même principe s’applique pour les hommes. Aimer c’est admirer, aimer c’est aider l’être aimé à s’épanouir, à vivre. Le reste n’est que mensonge et hypocrisie.
Alors oui il est possible que tout le malheur des hommes vienne de leur incapacité à prendre en compte les intérêts vitaux de milliards d’innocents. Que peut-on attendre d’une société qui voue à la mort des dizaines de milliards d’êtres sans aucun remords ? Les animaux ont une valeur intrinsèque et doivent être traités comme une fin absolue mais il est vrai aussi que souvent on peut connaître le cœur d’un homme comme le degré de civilisation d’une société par le traitement qu’ils appliquent aux animaux. Celui qui est capable, pour des plaisirs futiles, de massacrer des êtres innocents, faibles et sans défense ne peut pas être appelé une personne morale. Et, le moment venu, il sera souvent aussi capable de massacrer ses congénères. Car le problème qui se pose n’est pas l’appartenance à telle ou telle catégorie, mais la souffrance et la douleur que subit la victime. Ignorer et provoquer cette souffrance est immoral au plus haut point et doit être punit par la loi. Les criminels ne doivent pas exercer leur «métier» en toute impunité.
Ne pas accorder des droits aux animaux est immoral. Fini cet égocentrisme simpliste,fini cet anthropocentrisme de base, l’homme n’a ni plus ni moins de valeur qu’un autre être. Et du moins, ce n’est pas à l’homme de faire une hiérarchie dans laquelle, systématiquement, il est premier.
Habitants de cette planète, nous avons tous un droit égal à la recherche de notre bonheur.

Les intérêts des hommes et ceux des animaux ne sont, souvent, en contradiction que parce que l’homme veut tout avoir. Il ne reste donc presque rien pour les autres. Pourtant il est tout à fait possible de laisser à chacun la place nécessaire à son bonheur, place qui lui revient de droit. «On ne peut bien voir qu’à condition de ne pas chercher son intérêt dans ce qu’on voit.» Christian Bobin. La seule chose qui nous empêche d’accorder des vrais droits aux animaux c’est notre incapacité à nous décentrer. Le simple et l’évident sont là. Enlevons le voile de notre égocentrisme et nous les verrons.

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